“Note sur mon travail” par Martin Palisse

Le cirque d’art advient par sa capacité à convoquer le théâtre et l’abstraction.

Chacune des «pratiques» de cirque contient une théâtralité du sacré et nous devons abandonner la notion d’exploit parce qu’elle n’est que la pauvreté de nos egos. Il ne faut pas confondre ici l’exploit et la virtuosité. Tout artiste de cirque se doit d’acquérir sa virtuosité, aussi minime soit-elle, c’est elle qui ouvre le chemin vers l‘abstraction.Nous devons chercher à atteindre l’abstraction de nos pratiques respectives. C’est le seul chemin vers l’émancipation.

J’appréhende mon travail de jongleur dans le courant historique de l’art abstrait et de l’art cinétique: une esthétique où prime le «less is more», un mouvement progressiste.

L’expérience de cirque ne se raconte pas, elle se vit. C’est une rencontre avec l’artiste de cirque, la dimension architecturale du cercle et les énergies qui peuvent l’habiter. Il faut savoir déconstruire le cercle pour le faire apparaître, c’est une condition paradoxale. La dramaturgie du cirque se situe dans la force nommée l’apesanteur, la gravité.

Je construis ma recherche théâtrale autour de ce que je nomme LE DRAME HUMAIN, le couple Attraction/Répulsion. Cette nécessité de nous rapprocher de l’autre autant que de nous en éloigner, entre la naissance et la mort.

L’ensemble de ce travail s’appuie sur des systèmes basés sur un univers mathématique simple. Ces systèmes sont composés et prennent forme par des motifs gestuels et rythmiques. Les couples éloignement/proximité, attraction/répulsion et accélération/ralentissement, constituent le socle de la dimension dramaturgique des écritures géométriques des motifs.

Le mariage de l’ordre et du désordre me passionne, que l’un produise ou perturbe l’autre ou que l’autre perturbe et produise l’un, ces deux notions sont évidemment intimement liées à la figure du carré et du cercle.

Il existe un couple Sacré/Jeu permettant de comprendre la vie humaine dans la mesure où le Sacré est vertical et le jeu horizontal.
Le Sacré porte en lui des valeurs, des qualités extérieures à lui-même qui supposent toujours une élévation vers le haut. Le Jeu au contraire est horizontal et trouve son sens en lui même (le but du jeu d’échec est la pratique du jeu d’échec). Le Jeu ne possède pas de valeurs mais des vertus. Le Jeu est social.

La théâtralité de ma pratique se situe très exactement dans la rencontre entre chacun de ces deux actes que sont jongler et marcher. C’est ici pour moi le point zéro, où tout commence puisque j’explore ainsi l’espace dans ces deux dimensions, horizontale et verticale, sacrée et sociale.

Mon travail ne délivre aucun message, le sens de l’œuvre c’est le spectateur qui le possède.

Ce minimalisme sensible trouve son origine dans l’observation d’un large spectre de phénomènes naturels, mécaniques, numériques et sociétaux.

Il faut croire au fait que le spectateur est capable de faire son propre chemin et de créer sa propre pensée. Il faut lui donner la place et se retirer en tant qu’artiste. Le plateau définitif est le cerveau du spectateur. L’abandonner est le seul vrai cadeau qu’on puisse lui faire. Toute l’histoire de l’art tourne autour de cet abandon.

Il y a quelque chose de perdu.

Chaque spectacle est un objet que l’on lance le plus loin possible. Quand on lance, on éloigne le risque de manipulation. La manipulation, c’est de la communication. Le cirque et l’art en général ne communiquent rien du tout. Il n’y a pas de message, il n’y a pas de bonne nouvelle. La publicité a le devoir de construire le désir, la religion a parfois le devoir de construire la peur, l’art n’a aucun devoir. Il s’agit de réveiller notre capacité à regarder à nouveau, de réveiller le regard.

Le cirque, le théâtre, l’art sont des interrupteurs qui cassent la communication et allument le fait d’être vivant.
«Regardez, écoutez, c’est nouveau»

C’est pour ça que je respecte la solitude, la capacité de chaque spectateur de regarder, d’être par conséquent responsable de son propre regard.

Le temps est notre matière, notre plastique. C’est intéressant d’en élargir la fibre pour voir si quelque chose peut passer au travers. Savoir jouer avec l’ennui.

Exposer les spectateurs sur la longueur à des gestes, des paroles, des sons, des visages, c’est une manière de jouer avec leurs sensations. Je ne crois pas en une forme d’art cultivé. Il y a plusieurs niveaux, et le premier avec lequel il faut jouer, est élémentaire, mammifère : c’est la sensation d’avoir un corps chaud. Il faut partir de là. Après seulement il y a la pensée.

Un théâtre par l’abstraction.

Toutes séquences abstraites qui rythment un spectacle sont des surfaces qui reflètent les visages, les corps, l’histoire, les ventres, la mémoire, les cicatrices du spectateur.
Elles ne sont pas codées, encore à coder ou à décoder. Elles ne sont jamais expliquées et jamais illustratives. C’est encore une façon de faire entrer le spectateur dans le spectacle.

C’est peut-être un piège, mais c’est un appel, un appel avec ton nom parce que tu as l’impression que quelque chose te regarde.